Les revues savantes canadiennes en accès libre – Partie 1 : portrait d’ensemble

[ English version ]

Marc Couture — 2020-02-26

Note. Ce billet est un résumé des trois premières sections de mon rapport de recherche (en anglais), Canadian OA scholarly journals: An exhaustive survey. Un second billet résume les deux dernières sections du rapport, où l’on discute des enjeux liés à (1) l’indexation dans DOAJ et (2) le droit d’auteur. Une première version du rapport, accompagnée des données que j’ai colligées, est disponible dans R-libre, le répertoire de la TÉLUQ. Il s’agit en fait d’un document de travail, ouvert aux commentaires. J’accueillerai, sur ce blogue ou en privé, tout commentaire ou suggestion sur ce rapport, de même que toute correction ou erreur détectée dans les données. Je diffuserai éventuellement dans R-libre des versions révisées du rapport et du fichier de données.

Introduction

On sait peu de choses sur les revues canadiennes en accès libre (AL). Même leur nombre précis est inconnu, de la même façon qu’on ne connaît pas le nombre total de revues scientifiques ou savantes (appelées simplement « savantes » dans ce texte) publiées dans le monde, en accès libre ou non . Tout au plus existe-t-il quelques listes de revues canadiennes en AL: celle de ROAD (de ISSN) comprend 480 revues, le réseau CRKN made a proposé en mai 2019 une liste de 420 revues savantes en accès libre hébergées par des universités canadiennes, le Directory of Open Access Journals (DOAJ) contient 150 titres avec Canada comme pays de l’éditeur, et le consortium Érudit héberge 50 revues savantes en accès libre. Il y a évidemment un chevauchement entre ces listes, et plusieurs des revues de la liste du réseau CRKN sont inactives (ce qui est voulu, compte tenu du rôle de cette liste).

Pour les revues canadiennes indexées dans DOAJ, les informations suivantes (entre autres) sont disponibles : nom de l’éditeur, plateforme de diffusion, frais de publication, format des articles (HTML, PDF), processus d’évaluation (à double ou simple insu, ou par l’équipe éditoriale), titularité du droit d’auteur et licence utilisateur. Par ailleurs, grâce au travail de Walt Crawford, le nombre d’articles publiés annuellement (depuis 2013) par chaque revue est disponible. Mais on ne dispose pas de ces informations pour les revues canadiennes non indexées dans DOAJ, que l’on soupçonnait depuis longtemps d’être en majorité. Cette hypothèse (confirmée par la présente recherche) est cohérente avec une étude récente de Björk sur les revues publiées dans les pays nordiques, dont seulement 43 % seraient indexées dans DOAJ.

J’ai pensé qu’il serait utile de disposer non seulement d’un résultat plus précis et définitif quant au nombre de revues canadiennes en accès libre mais aussi, plus généralement, d’un portrait complet de l’édition savante en accès libre au Canada. Je souhaitais aussi déterminer les changements ou ajustements, le cas échéant, que devraient effectuer les revues non indexées dans DOAJ pour en satisfaire les conditions d’entrée. Finalement, dans la poursuite d’un de mes objets d’intérêt de longue date, je voulais savoir comment les revues canadiennes en AL gèrent le droit d’auteur. Je m’intéressais non seulement à leurs choix en matière de titularité et de droits d’utilisation, mais aussi à la manière dont elles décrivent leur politique de droit d’auteur et en présentent les éléments dans leur site web.

Ne me limitant pas aux quatre listes mentionnées plus haut, j’ai ratissé large, ce qui m’a permis de repérer plus de 1 200 titres potentiels, dont 520 peuvent être qualifiés de revues savantes canadiennes en accès libre, actives et légitimes. C’est plus du triple du nombre de revues canadiennes indexées dans DOAJ. J’ai examiné en détail le site web de chaque revue (en plus de son espace dans Érudit, le cas échéant), recueillant une foule de données et d’informations sur les sujets mentionnés plus haut.

Une précaution s’impose ici. Pour déterminer quelles revues retenir pour mon étude, j’ai dû choisir une définition de chacun des cinq termes inclus dans son objet, soit actif, légitime, canadien, en accès libre et savant. J’ai jugé prudent, afin de ne pas éliminer trop de revues, d’employer des définitions passablement inclusives, quoique raisonnables. Je demeure conscient que d’autres choix, plus restrictifs mais tout aussi raisonnables, auraient réduit leur nombre, jusqu’à 200 avec des définitions très restrictives. La section 2 du rapport présente une discussion approfondie des enjeux liés à ces définitions.  Certains de ces enjeux sont tout sauf triviaux; par exemple : qu’est-ce qu’une revue savante? une revue canadienne?nal?

Principaux résultats

Impressions générales

Ce que je retiens à l’issue de mon examen de ces centaines de revues est la diversité du monde de l’édition savante en accès libre au pays. J’ai croisé des périodiques de toute taille, des très petites revues (en nombre d’articles), menées à bout de bras par de petites équipes de bénévoles, à de grandes revues bénéficiant du soutien de riches associations, ou se finançant au moyen de frais de publication substantiels. Également, en plus des incontournables articles scientifiques ou savants, j’ai trouvé dans les revues des types de contenus extrêmement variés, évalués ou non par les pairs, souvent propres à un domaine donné. Par exemple, certaines revues, surtout dans le domaine des arts et des sciences humaines, offrent tant du contenu savant que des œuvres de création littéraire (fiction, poèmes) ou artistique.

Une autre chose qui m’a frappé est le peu d’information que l’on retrouve dans les sites de certaines revues, notamment en ce qui touche le fonctionnement même de la revue. J’avais comme l’impression que certaines semblent considérer leur auditoire limité aux personnes qui les connaissent déjà, comme si elles ne réalisaient pas que la diffusion en accès libre augmente le « risque » d’être découvertes par un lectorat, ou des autrices ou auteurs potentiels n’ayant aucune idée de ce qu’elles sont ou de qui les dirige. Le grand nombre de revues étudiantes, de premier cycle ou de cycles supérieurs, a été une autre surprise.

Cela étant dit, je dois dire que, dans les limites de mon exploration et de mes compétences, j’ai généralement perçu dans ces entreprises souvent modestes un véritable engagement envers la construction et la diffusion du savoir, de même qu’une réelle contribution à la conversation savante et scientifique.

Caractéristiques d’ensemble

Le tableau 1, au bas de cette page, présente tous les résultats numériques cités dans cette section (et plus). Le rapport contient des résultats beaucoup plus détaillés.

Les ~150 revue canadiennes indexées dans DOAJ (28 % du total) et les ~370 qui ne le sont pas (72 %) que j’ai retenues sont typiquement des revues à petit volume, publiées par des universités ou des associations, en sciences humaines et sociales (SHS), qui n’exigent pas de frais de publication. Environ 125 sont des revues étudiantes, dont très peu (5 %) sont indexées dans DOAJ. Ces tendances distinguent les revues canadiennes indexées dans DOAJ, et encore plus celles qui ne le sont pas, du groupe des revues de DOAJ provenant de pays à haut revenu (DOAJ-PHR), une base de comparaison plus pertinente que l’ensemble du DOAJ.

Plus précisément.

  • Les revues canadiennes en AL ont publié environ 10 500 articles en 2018. Parmi ceux-ci, 5 000 (47 %) l’ont été par des revues indexées dans DOAJ, soit 1 % du volume total de DOAJ-PHR (et 0,7 % de tout DOAJ).

  • Les moyenne et médiane du nombre d’articles publiés par année par ces revues sont 21 et 12, respectivement, soit beaucoup moins que les valeurs correspondantes (72 et 25) dans DOAJ-PHR. Les distributions étant très asymétriques, du type « à longue queue », la médiane est ici une meilleure base de comparaison. Environ 40 % de ces revues publient moins de 10 articles / an (13 % pour DOAJ-PHR). Veuillez noter que ce chiffre inclut plus que seulement les articles de recherche ou de synthèse (voir le rapport pour les type d’articles retenus et ignorés).

  • La grande majorité (88 %) des revues sont publiées par une université ou une association scientifique ou savante (48 % pour DOAJ-PHR).

  • Une bonne majorité (73 %) des revues sont dans le secteur des sciences humaines et sociales (46 % pour DOAJ-PHR).

  • Très peu (10 %) de revues exigent des frais de publication (38 % dans DOAJ-PHR). Une proportion plus grande, quoique toujours modeste, d’articles (27 %) avaient entraîné des frais de publication en 2018 (72 % pour DOAJ-PHR).

Pour toutes ces caractéristiques, les revues canadiennes en AL non indexées dans DOAJ présentent des écarts encore plus grands avec le groupe DOAJ-PHR.

De plus.

  • Les  54 revues canadiennes en AL exigeant des frais de publication facturent en moyenne 1 400 CAD (1 800 pour DOAJ-PHR). On observe cependant des différences significatives entre les secteurs, ainsi qu’entre les revues indexées ou non dans DOAJ (pour des détails, voir le tableau 8 du rapport, p.  15).

  • Environ le tiers des revues publient sous le régime « tous droits réservés ». Il s’agit essentiellement de revues non indexées dans DOAJ, qui exige une licence CC ou l’équivalent. La plupart des autres diffusent sous licence Creative Commons (CC). La plus libérale (CC BY) est employée par la moitié des revues, alors que la restriction « pas d’usage commercial » l’est par presque toutes les autres, les revues indexées ou non dans DOAJ ne se distinguant pas à ces égards.

  • Environ le tiers des revues réclament soit le transfert complet du droit d’auteur (28 %, contre 40 % pour DOAJ-PHR), soit l’octroi exclusif de certains droits (6 %).

  • Des 155 revues qui acquièrent des droits exclusifs, le tiers seulement (53 revues) accordent aux autrices et auteurs des droits de réutilisation effectifs, c’est-à-dire plus étendus que le droits d’utilisation qu’elles accordent au public. Ces droits de réutilisation sont généralement limités : seulement 16 de ces 53 revues accordent aux autrices et auteurs des droits d’utilisation illimités.
 CA – toutes les revuesCA – non indexées dans DOAJCA – indexées dans DOAJDOAJ – pays à haut revenu
Nombre de revues (% de Canadiennes – toutes)519372 (72 %)147 (28 %)5 987
Caractéristiques générales
Revues étudiantes (% du groupe respectif)124 (24 %)116 (31 %)8 (5 %)
Articles publiés en 2018 (% de CA – toutes)10 6195 620 (53 %)4 999 (47 %)478 794
Nombre moyen d’articles / an (2016-2018)21163272
Nombre médian d’articles / an (2016-2018)12102025
Revue avec < 10 articles / an (2016-2018)41 %51 %18 %13 %
Publiées par une université ou une association88 %94 %72 %48 %
Secteur: sciences humaines et sociales (SHS)73 %77 %65 %46 %
Revues sans frais de publication10 %8 %18 %38 %
Articles sans frais27 %15 %39 %72 %
Frais moyens (base revue, parmi les revues exigeant des frais)1 428 CAD1 359 CAD1 502 CAD1 779 CAD
Politiques de droit d’auteur
 CA – toutes les revuesCA – non indexées dans DOAJCA – indexées dans DOAJDOAJ – pays à haut revenu
Tous droits réservés33 %45 %2 %
Licence Creative Commons (CC)61 %49 %90 %96 %
CC BY (% de revues CC)49 %47 %51 %44 %
CC avec restriction NC (% de revues CC)46 %49 %43 %53 %
Revues détenant le droit d’auteur*124 (28 %)102 (34 %)22 (15 %)40 %
Revues détenant de manière exclusive tous ou une partie des droits155 (35 %)120 (40 %)35 (24 %)
Revues accordant aux autrices et auteurs des droits de réutilisation effectifs53 (12 %)37 (12 %)16 (11 %)
* Dans cette ligne et les suivantes, les % sont parmi les revues dont le titulaire du droit d’auteur est connu.
Tableau 1. Caractéristiques des revues canadiennes en AL, avec comparaisons entre (1) les revues canadiennes indexées ou non dans DOAJ et (2) les revues indexées, canadiennes ou publiées dans un pays à haut revenu.

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